dimanche 1 avril 2012

Nouvelle publiée dans la Revue Bordel n°8, La Jeune Fille, Stéphane Million éditeur



La voisine est morte hier, tant mieux, elle en avait envie je crois ;
Elle ne voyait plus trop l'intérêt de traîner ses varices du 1° étage au marché, du marché au médecin, du médecin au lit.
J'invente rien, elle me l'a dit.

Elle m'aimait comme sa propre fille et elle me le rappelait souvent, alors bon, je l'écoutais d'un air tendre, attendri, mais un jour j'ai osé lui dire le fond et le comble de ma pensée: voilà, j'aurais préféré qu'elle me voie comme sa soeur, qu'elle soit ma complice, qu’on soit elle et moi dans la même galère qui vogue vaille que vaille, mais qui sait tout.
C'est ça que j'aurais préféré.
Pour qu'on partage ensemble le peu de temps qu'il reste au lieu de voir en moi, en face d'elle, le peu de temps passé.
Elle imaginait que je serai actrice, star même, parce qu'elle voyait tout en grand, elle disait que j'allais me marier avec un homme de qualité -la qualité c'était très important pour elle-, que j'allais avoir des enfants joyeux qui rempliraient de babillages une grande maison en pierre de taille. Dans un quartier chic mais pas trop.

"Je ne suis pas la relève de tous les mourants dans ton genre, je m'en fous, je  voudrais qu'on échange nos places", je lui ai dit.
Elle a ri.
Qu'elle rie comme ça, ça a fait que je l'ai aimée à me damner.
Elle comprenait mais bon, elle voulait pas admettre.

Sa famille a défilé dans des couleurs sombres, une procession de noirs et de gris étincelants. J'ai pas pleuré parce que je venais de me maquiller, de cacher la misère et, voilà, ça m'ennuyait de déjà faire couler le mascara.
J'avais sorti mon sourire d'enfant à adresser à leurs carcasses d'adultes puisque c'est ça qu'ils attendaient de moi.
L'espoir. Le temps. La vie.
Blablabla.

Ras le bol de ce blanc, partout et tout le temps.
Je dors dans du blanc, on m’habille en blanc, je mange du blanc, je pense blanc blanc blanc. Je veux du rouge maintenant, du Stendhal, du Jeanne Mas, des khmers, de la corrida; j’en veux sur les ongles, sur la bouche et dans le sang.
Besoin de crasse. Il faut que ça arrête d’être aussi propre.
20 ans passés à attendre une tempête, c'est long.

Ma chair fraîche, mes joues roses, mes seins fermes, tout ça pourrit et périme dans des dentelles nickel pendant que les autres existent, pendant que la vie vit, sans moi.
Il faut faire quelque chose, et vite.
Il faut prendre une décision, n’importe laquelle, la première qui passe.
Tiens, en voilà une qui passe, justement, attrapons là, voyons ce qu’elle propose.

J’attends qu’ils dorment bien enfoncés dans leur matelas de marque qui prend la forme de leurs corps, leurs corps installés toujours au même endroit dans leur matelas de marque qui n'a pas changé de coin de chambre depuis des décennies. Je colle mon oreille contre la porte et j’entends vibrer le souffle de celui qui est ailleurs, qui rêve à une vie meilleure, à sa vie passée, à sa jeunesse, celle-là même qu’il me refuse. Ils m’ont mise au monde pour se remettre à y croire et à tout prix ils m'empêchent d'espérer.
Ils inspirent en même temps, expirent de concert, ils m'étouffent.
C’est régulier comme un métronome.
Bientôt, le robot de la sagesse va se laisser disperser par ses vieux démons, le sommeil sera moins profond et la porte claquée les réveillera sûrement, alors il faut que je me dépêche.
J’aime me dépêcher, ça tombe bien.
Parfois, j’attends la dernière minute pour me préparer, parce que l’urgence me donne l’impression d’être vraiment là.

C’était pas prévu pour ce soir, ma valise n’est qu’à moitié prête.
Je n’y ai mis que l’essentiel, alors que je compte vivre uniquement de superflu, mais tant pis, j’espère que rien ne se passera comme prévu.

Dehors, la Ville est bouillante, ça grouille d’envies, le vacarme remonte ma colonne vertébrale, tout a l’air réel, réalisable, je me sens multiple, comme un pot au feu, je suis un pot en feu, j’ai tellement hâte. Faites-moi vivre.

Je me suis adossée à un réverbère. Lui et moi, on se comprenait bien, droits, lumineux, on était là pour une seule chose, et on allait la faire comme des bons petits soldats.
Quand il s’allume, je quitte tout.
Quand il s’allume je quitte tout.
Il s’allume.
Tu passes.
J’attrape ta veste.

Alors que je plonge la tête la première dans une grande piscine vide, je trouve le temps de penser que c’est du tissu de qualité que tu as là sur les épaules, le genre de flanelle que mon père aimerait pouvoir s'offrir, et que c’est aussi bien comme ça. J’ai pas envie de mourir au-dessous de mes moyens.
D’abord tu me regardes d’un air plutôt vide et j’ai tout à coup très peur que tu fasses partie de ceux qui vivent en apnée. Et puis, très vite, tu dis des choses, tu parles avec ta bouche, ça prononce des bidules que ta tête a pensé, je comprends rien parce que je ne t'écoute pas, je suis trop concentrée sur ça :

Là, tu prends vie devant moi. Tu existes. Je t’aime.
Je ne veux pas te connaître, je me fous de qui tu es, tu ne m’intéresses pas, j’ai simplement besoin de toi. Il faut que tu me rendes un service.

Alors je te dis ça :

"Je suis personne, y’a rien dans moi, je suis remplie de vide, ça va déborder, dégouliner et m’asphyxier. Mes murs, ils en finissent plus jamais de se resserrer sur le néant qui remplit le zéro de ma vie. Je sers à rien. Au milieu de nulle part, je préférerais être n’importe où et il faut, il faut que tu m’emmènes au bout du monde. Je te dis ça d'une seule traite, sans prendre ma respiration parce que je veux pas réfléchir tu sais.
Je veux pas choisir mes mots je veux pas que ce soit joli ou séduisant je mets pas de virgules je veux que ce soit moi et que ça ressemble absolument à un cri même si je le dis doucement parce que je veux pas te faire peur."

Et puis, là quand, même, je respire.
Mes poumons s’ouvrent sur tous les possibles qui viennent de naître à l’instant où je me suis tue.
Ta tête ressemble à un point d’interrogation.

Tu fais des points de suspension avec ton silence.

M’en fous, j’attends, je sais que tu vas dire oui.

Je te dis ça :

"Je sais que tu vas dire oui."
T’as encore plus besoin de vivre que moi. T’as besoin de croire à des promesses qu’on peut pas tenir, tu es en perdition, et je te demande de me sauver.
Ma jeunesse défie tout ce temps que tu as perdu, il se réveille à ma rencontre, il se ravive, regarde, tu vois bien que ton sang circule plus vite, que tes tempes renaissent sous la pression d'un coeur que j'ai dégourdi. Je veux être comme toi. Je veux plus avoir peur, je veux être vieille, je veux être à quelqu'un, je ne veux plus qu'on me regarde comme la possibilité d'être heureux, je veux être déjà triste, un peu fanée, avec vous tous, mes futurs compères et qu'un jour, près d'un réverbère, quelqu'un m'attrape par la veste.

Ton mutisme m'invite à remplir l'espace. Je rajoute ça:

"Parce que, voilà, moi je peux plus être potentiellement tout et concrètement rien. J'ai peur de pas grand-chose, j'ai envie de l'intégrale, c'est trop fatigant, tu comprends.
Personne, jamais, ne me donnera autant, ce grand tout ça auquel mes 20 ans aspirent, personne ne peut, et je veux m'en rendre compte le plus vite possible.
Fais de moi une vieille fille qui regrettera ses jeunes années en sachant que ça ne pouvait pas se passer autrement."

Je pense très fort tout ce que je te dis.
Il faut que tu comprennes que je suis faite pour ça, me coucher droite et rêche dans un matelas creusé et modelé par un corps qui dort au fil des années dans une vie de papier millimétré. Je me vois au coin d'une cheminée qu'on n'allume plus, un soir de Noël, à raconter à mes petits enfants qu'un jour j'ai été jeune comme eux et que bientôt, ils seront vieux comme moi et que tout ça n'a pas vraiment d'importance; ils ne m'écoutent pas parce que tout ce à quoi ils pensent, c'est à ouvrir les cadeaux sous le sapin, là.
Parce qu'ils ne m'aiment pas vraiment et moi je ne les apprécie pas plus que ça non plus.
Je ne veux plus croire au barda du grand-amour-tour-du-monde-changer-l'ordre-des-choses-réaliser-mes-rêves-avoir-bonne-mine. Je veux que vous arrêtiez tous de voir dans mon regard trop frais une ardeur qui m'encombre.
Le pas que je viens de faire revient du désir du grand amour, et celui que je vais faire se dirige vers la certitude qu'il n'y a rien de grand, qu'il n'y a pas d'amour. J'ai pas d'histoire à raconter, voilà, et je veux pas qu'on raconte la mienne.
Bon.
Emmène-moi de l'autre côté et offre moi mon plus beau jour de ma fin de vie.
Je ne veux plus y croire et mourir bientôt.

Le réverbère s'éteint parce que le jour revient. Il fait ça à chaque fois, le jour. Le temps passe vite quand on a une urgence et tu as l'air fatigué, tes traits tirent sur ta peau, ça fait ressortir tes rides et tes pattes d'oie. Je me retiens d'y passer ma main. Tu as du beaucoup rire, avant, pour avoir tous ces petits plis au dessus de tes joues creusées.
Tu n'es pas très beau.
Tu n'as rien de ces types que j'avais en poster.
Je lance mes yeux dans les tiens, tu accueilles tout ça avec une élégance anglo-saxonne et tu me dis "tu es bien jeune", je réponds "je ne te le fais pas dire", j'ai toujours aimé cette expression, "je ne te le fais pas dire".
Tu souris, et ça y est, dans la commissure de tes lèvres, je trouve le "oui" que j'attendais.
En route.

D'avance, je te remercie

Gardiens d'immeuble, un métier à réinventer. (Dossier paru sur le site HabitatFuturAct)


«Concierge» du latin « convervius » signifiant « avec service »

Balzac les avait baptisés «les pipelettes», Céline disait des villes et des immeubles qui en étaient dépourvus que «ça n’a pas d’histoire, pas de goût, c’est insipide telle une soupe sans poivre ni sel, une ratatouille informe». Les concierges font partie du paysage urbain depuis longtemps: ceux qui gardaient d’abord les palais, puis les châteaux, les hôtels particuliers, et enfin, les immeubles d’aujourd’hui existent depuis le 12° siècle. Ils font partie du quotidien et sont, par essence, polyvalents; en apportant le courrier, en s’assurant de la propreté des lieux communs de l’immeuble, en veillant à la tranquillité et la sécurité de l’endroit, en s’appliquant à réparer les menues dégradations... Mais également en assurant un lien entre les habitants d’un même immeuble. En dehors de leur strict contrat de travail, il n’est pas rare qu’ils s'attellent à des tâches plus humaines et qu’ils soient sollicités pour des petits services: recevoir un colis à la place d’un habitant, lui permettant ainsi de ne pas bloquer une matinée entière; accueillir un enfant qui rentre plus tôt que prévu de l’école alors que les parents ne sont pas encore disponibles; fixer une étagère, faire un peu de repassage, aider à monter les courses ou, tout simplement, faire causette sur le palier avec ceux qui n’ont plus beaucoup d’interlocuteurs. Il offre une contribution capitale au «vivre ensemble» au sein de l’immeuble, mais aussi d’un quartier, participant ainsi à l'énergie de toute une ville. 


Pourtant la profession décline et pourrait même disparaître.
A Paris, avant la seconde guerre mondiale, leur nombre était estimé à 85000; en 1960 à environ 60000 et en 1990, à un peu + de 24000. (Loges, concierges & gardiens: enquêtes en Europe, de Roselyne de Villanova,Philippe Bonnin, 2006)
D’après l’association syndicale des EFU d’Espagne, Barcelone comptait 9000 concierges dans les années 70 et il n’y en avait plus que 2900 en 2005. 
En 2008, il ne restait plus que 120000 concierges en France, en 2009: 50000, et les suppressions de loges ont entraîné une perte de 100000 emplois en France et 10000 à Paris. 
 («ligne directe» Fr 3, Janvier 2008)
Les ménages modestes, qui bénéficient de salaires moyens et deviennent propriétaires en empruntant, cherchent à faire des économies, et c’est régulièrement le poste du concierge dont ils décident de se passer en premier. 
Le concierge est en effet un salarié payé par le syndicat des copropriétaires, et par les charges des locataires; L’Unarc (association des Responsables de Copropriété) estime le coût annuel d’un gardien à 1105 € par an et par logement dans le cas d’une copropriété de 30 lots, et 1660 € si la copropriété a 20 lots. Se passer du concierge devient donc une économie non négligeable. D’autant que si la loge est transformée en appartement louable, il se transforme en source de revenus. 
A cela vient s’ajouter le fait que de plus en plus de logements neufs n’incluent pas de loges de fonction dans leur construction, les promoteurs souhaitant faire des économies, eux aussi. Et, parallèlement, l’astreinte de nuit comme la permanence des week end sont en train de disparaître. 
Par ailleurs, les équipements comme les ascenseurs ou le chauffage sont désormais pour la plupart munis de surveillances et d’alarmes automatiques: en cas de problèmes, plus besoin du concierge, ceux ci étant traités directement par l’exploitant.
Pour toutes ces causes, le poste de concierge logé sur place perd de sa raison d’être aux yeux des habitants et quand il prend sa retraite, on préfère louer son appartement et sous-traiter avec des sociétés extérieures de gardiennage. 
Résultat: l’humain disparaît et il n’y a plus personne pour s’occuper de relier les habitants entre eux, plus personne non plus pour s’occuper des petites tâches qui ne sont pas inclues dans les contrats. Et la qualité de vie s’en ressent. Disparues l’entraide, la connivence, la communication enfin, au sein d’un immeuble, d’un quartier et de la ville en elle-même. 

C’est sûrement la raison pour laquelle la mode revient au rapprochement entre voisins, copropriétaires et habitants d’un même quartier...
Au-delà du fait que des députés réfléchissent à des solutions législatives pour aider à maintenir les postes de concierges (comme faciliter le paiement grâce aux chèques emplois services; permettre aux petites copropriétés de s’unir pour avoir au moins un concierge pour 3 ou 4 immeubles; rendre possible la déduction des charges des impôts des copropriétaires...), les individus eux-mêmes se mobilisent. 
Pour renouer le contact, par exemple, la fête des voisins a été crée il y a 10 ans, précisément quand le nombre de concierges était au plus bas. Elle a été relayée en 2009 par 670 mairies françaises et quelques 6 millions de personnes y ont participé. Un succès retentissant au point que l’événement a lancé la création de «la journée européenne des voisins». Dans 800 villes d’Europe, les préoccupations sont les mêmes: rompre l’anonymat, se rendre des petits services et mieux vivre ensemble. 

Autre illustration du besoin d’un retour au lien social véhiculé par une personne dévouée: André Meyer, un retraité de Bordeaux, qui s’est consacré au quotidien des habitants en endossant le rôle de concierge sans qu’on le lui demande et sans être rémunéré. A force d’arpenter toutes les rues, de rendre divers services et de parler avec tout le monde, il est devenu la coqueluche de la ville. 
Frappée par l’enthousiasme que cette initiative a suscité, la ville s’est penchée sur la question et a finalement embauché André Meyer. «Dédé», est passé du statut officieux d’homme à tout faire à celui, officiel, de premier «concierge de rue». Le Gardien de quartier de Bordeaux est maintenant salarié par l’association bordelaise InCIté, une société en charge du logement social. Marie Dubois, responsable de la communication d’Incité, nous explique qu’au sein d’un programme de réhabilitation, l’association avait voulu accompagner les ménages pendant la durée des travaux et les aider à se reloger.  «Nous avions ressenti le besoin d’un accompagnement de proximité, pour une aide au quotidien, sur des petits points matériels, qui peuvent être très lourds à porter pour des personnes seules ou des personnes âgées. André Meyer connaissait tout le monde et était déjà impliqué bénévolement; il nous a semblé logique de l’embaucher. Depuis 2006, les Bordelais et nous-même sommes pleinement satisfaits de la création de ce poste et des compétences de M. Meyer. Nous attendons d’avoir un peu de recul pour éventuellement créer d’autres postes similaires»  Incité, qui a compté sur un homme pour favoriser le lien social, faire la liaison entre les habitants et la commune, effectuer le petit entretien des immeubles, et signaler le moindre dysfonctionnement sur la voie publique, à visé juste.  Le concierge de rue, à l’image des «sereno» d’Espagne est un concept qui pourrait être adopté par d’autres mairies qui paraissent s'intéresser de près à l’expérience. 

Dans le même ordre d’idée, la conciergerie virtuelle s'apparente à la conciergerie de quartier, mais bénéficie d’internet, comme l’indique son intitulé. Contrairement aux conciergeries de luxe, qui existent depuis longtemps, elles sont un condensé de concierges de rue, accessibles grâce à un mail ou un coup de téléphone. 

Les Jules, entreprise crée en Novembre 2009, propose des services à la personne dignes du concierge le plus empressé. Que ce soit pour poser une étagère, faire des cartons de déménagements, apporter votre voiture au garage pour une révision ou aller chercher des colis à la Poste, Les Jules décuplent les possibilités de coups de pouce au quotidien rendant presque obsolète le concierge «à l’ancienne» en créant une conciergerie «de réseaux». 

Guillaume Debuiselle, co-directeur de «Les Jules» nous raconte que leur concept est né le jour où, lui et son associé, Yannick, se sont demandés à quoi servait un homme dans une maison et ont constaté que c’était précisément ce qui manquait aux femmes. Leur clientèle est donc majoritairement constituée de femmes seules ou avec enfants qui exercent des professions libérales; elles n’ont pas le temps de monter l’armoire qu’elles viennent d’acheter, ne peuvent pas se permettre de prendre un congé pour aller réceptionner un colis ou, tout simplement, ne se sont jamais servi d’une perçeuse et ne savent pas comment poser une étagère. Celles qui sont en couple subissent parfois le même sort, les compagnons n’ayant pas toujours l’envie, le temps ou le savoir faire. Ainsi, le concept des Jules naissait: intervenir rapidement et dans la bonne humeur, pour toutes les petits tâches ingrates du quotidien. 
Guillaume Debuiselle partage l’idée selon laquelle avec la disparition des concierges meurt aussi la cohésion sociale et qu’un retour à l’humain serait bénéfique à la vie urbaine. Mais il nuance ces propos: « Le concept du "retour à l'humain" ne me parait pas adapté à nos servicesL'humain est, et à toujours été, présent. Sauf que maintenant, il faut le payer. Il y a 50 ans, c'était les voisins ou la famille qui donnaient un coup de pouce pour débarrasser une cave, ou venir nous chercher à l’aéroport; aujourd’hui, on fait appel à des sociétés de services. D'autant plus sur Paris pour des raisons évidentes : il y beaucoup de provinciaux qui y habitent et sont donc éloignés de leur famille et il y a beaucoup de célibataires également. C'est un retour au "coup de main" qui est indispensable.» 
L’entreprise est certainement encore trop récente pour noter les effets bénéfiques de ses interventions, et les Jules sont sûrement trop modestes aussi, pour réaliser que, qu’ils le veuillent ou non, ils représentent bel et bien une forme de lien social.
«Nous avons la chance d'avoir des relations privilégiées et confidentielles avec nos clients.  Nous sommes heureux d'avoir fait ce métier pour rencontrer énormément de personnes différentes qui ont des problèmes variés. Nous avons un profil un peu "différent" de l'idée qu'on peut se faire du "manuel". Je suis aussi scénariste et réalisateur, passionné par la philosophie; mon associé, lui, est fou de design et surtout de musique au sens très large du terme... Il nous arrive donc régulièrement d’avoir des conversations très passionnantes et complètement décalées avec nos clients tout en réparant une chasse d'eau de WC par exemple
... Le fameux lien social !
Enfin, s’il admet que le concierge traditionnel est en voie de disparition, il ne pense pas pour autant que la conciergerie, de manière générale, le soit. Bien au contraire. 
«Je ne pense pas que Rénée, la concierge du roman " L’élégance du hérisson" de Muriel Barbery ait de l'avenir... Est-ce un mal ? Est-ce un bien ? Je ne sais pas, mais il est certain que l'avenir est à des conciergeries complètement différentes. Je n'aime pas le mot "moderne" s’il signifie que c'est mieux.  Je m'explique : les gens ne se regroupent plus parce qu'ils habitent un lieu identique mais en fonction d'affinités, de passions communes, de sorties, de boulot... On peut ainsi traverser Paris pour boire un verre avec un collègue de bureau devenu "ami" sans pour autant connaître notre voisin de palier (et sans vouloir le connaître). On ne fréquente pas nécessairement le bar juste en bas de chez nous (horreur, on pourrait croiser des voisins). Ces gens créent des réseaux de tempéraments davantage que de localisation, ou de domiciliation. Or ces réseaux d’aujourd’hui ont les besoins similaires à ceux qui habitaient dans un même quartier: besoin d'un bon bricoleur, d'un bon coiffeur, d'une bonne manucure, d'un bon cuisinier . L’'intérêt qu'il soit juste à coté de chez nous ou qu’il habite dans la loge au rez-de-chaussée est tout relatif. L’essentiel est qu’il puisse nous aider, tout simplement. Je crois donc plus au conciergerie par réseaux. Nous sommes une entreprise toute nouvelle, mon avis changera peut-être avec un peu plus de recul...on en reparle dans 10 ans.»

Si cette entreprise est en effet récente, sa grande soeur, la conciergerie d’entreprise, existe depuis déjà 20 ans en France. Elle répond aux mêmes genres d’attentes, à l’exception qu’elle sont mises à la disposition d’employés par l’intermédiaire de l’employeur. Aux Etats Unis, 1 entreprise sur 3 possède sa conciergerie, chargée de soulager le quotidien des salariés. En France, le mouvement prend de l’ampleur: en 2008, seulement 1% des salariés avaient accès à ce privilège; en 2010, ils sont déjà 9% à  profiter de toutes sortes de services: pressing, livraisons de colis, vente de de titres de transport, de timbres, de journaux... (le Jeudi de l’éco, Fr.3 Ile de France) Certaines entreprises proposent même des salons de coiffure et de relaxation accessibles à n’importe quelle heure de la journée. 
En Europe, 20 à 30 % du temps de bureau est consacré à des tâches personnelles,(fédération des services à la personne), offrir une assistance permet de faire gagner du temps à l’entreprise mais surtout de soulager les employés, d’optimiser les journées de travail et d’alléger les week end qui, trop chargés, influent négativement sur la motivation professionnelle et le stress. 
Ainsi, les conciergeries virtuelles et les conciergeries de quartier, se relayant, permettent de retrouver du temps pour soi, de se débarrasser des tâches ingrates, et de se concentrer sur sa vie professionnelle et privée. 

Si le métier de concierge, logé sur place, a peu à peu disparu de la ville, son rôle n’est pas pour autant enterré, et il reste indispensable à une cohérence dans un immeuble ou une entreprise. Au delà des services pratiques et pragmatiques que de nouvelles entreprises offrent, les conciergeries de rue et de quartier sont celles qui apparaissent comme les plus humaines et se rapprochent des services à la personne. Les citoyens ont un véritable appétit pour ces prestations, et ce pour des raisons simples, liées à l’évolution de notre société: les femmes travaillent, la population vieillit, et, dans les grosses agglomérations, le chômage sévit autant que le célibat (à Caen et à Toulouse, par exemple, une personne sur 2 est célibataire) (étude/recensement Insee 2009). 
En 2005, déjà, dans son rapport de la Commission Familles, vulnérabilité, pauvreté, Martin Hirsch soutenait les services de proximité tels que le poste de concierge. Pour Garder un contact humain permettant de ne pas se marginaliser et de rester connecté avec le monde qui nous entoure, le concierge est une aide concrète. Qu’il soit virtuel, de quartier, ou dans l’immeuble, c’est le symbole d’une écoute, de services et d’une sorte de prévention à l’exclusion sociale précieuses. 


En pâmoison; l'époque à laquelle l'aurais voulu m'évanouir.

Je n'arrive pas, je ne sais pas me restreindre à un seul et unique choix, et comme choisir c'est exclure, au restaurant j'évite toute la farandole des hésitations. « Je prendrai les deux plats du jour s'il vous plaît. Et s'il ne vous plaît pas. »
Entre Corpus Christi et Albuquerque, mon coeur balance et carambole.
Je ne pars plus.
Et puis j'ai bien trop de choses à tarabiscoter ici-bas à Paris.
Tout changer, par exemple.
Si j'avais pu, si on m'avait posé la question, j'aurais pris une décision pour une fois, et une malicieuse. J'aurais choisi de ne pas atterrir à cette époque. Aéroporc.
La goujaterie du hasard veut qu'on m'ait déposée n'importe où et n'importe quand. Parce que, pardon, mais c'est fichtrement désordonné tout autour et partout voire tout le monde. Et puis, surtout, après l'amour, il est d'augure de fumer une cigarette ; après une dispute, de claquer la porte ; après un choc, d'avancer son rendez-vous chez Monsieur notre psychanalyste.
Alors que, pour de bon, tout ce que je voudrais moi, c'est m'évanouir. Sentir la chamade de mon coeur et comme de la vitesse dans mes veines, rougir un petit peu, porter une main gantée à mon front pâlichon et, polissonne, prendre soin de disposer ma robe correctement avant de défaillir. Je tomberais au ralenti, la soie crisse et non pas les pneus. Autour de moi, un attroupement se forme gentiment. Des badauds, des pantois, des pimbêches évidemment, et le responsable, mufle de mon coeur, qui profite de l'embouteillage pour s'éclipser.

On me réveille grâce à quelques gouttes d'ammoniaque. Les couleurs reviennent sur mes pommettes. La vie reprend son cours de philo de pacotille, et je me jure de ne plus m'amouracher de types en toc.
Le voilà le dilemme : s'évanouir aujourd'hui ? Où, pourquoi et comment ? Nous sommes trop résistants et peu impressionnables. Du moins, nous voudrions le faire croire.
J'aurais voulu la jouer la comédie romantique, et jurer « toujours » et « jamais » dans la même phrase.
Balbutier quelques mots d'amour et bredouiller ou bégayer, peut-être, face à ses compliments. Susurrer deux-trois promesses, brinquebaler mes valises de Vienne à Bruges, de Bruges à Venise, puis babiller devant la chair de ma chair. La Place d'Italie ne suffit plus, les trottoirs sont des marécages et le métro, une mangrove impitoyable. La vue qu'on m'offre n'exalte aucunement mes rêves de grandeur et de grandiose ; les murs se resserrent, je rétrécis et bientôt je suffoque ; je hoquette même de fureur et me voilà ridicule. Au sens sale du terme. J'aurais voulu que l'époque des grandes robes et des faux culs n'en finisse plus.
Les faux culs sont toujours là, objecterez-vous.
Oui, dame, soit, mais pas cousus à mes hanches, simplement pendus au fil de mon téléphone.
En période de crise et de marasme, je farfouille dans mes vies antérieures avec l'espoir de me requinquer pour repartir d'un bon pied bon oeil dans les années 00, mais aucun souvenir n'est assez vivace pour y replonger. Pourtant, comme je m'y baignerais avec délectation. Quelques brasses dans les années folles, un petit fox-trot ; deux bonnes longueurs pendant la Révolution, ma soif de sang rassasiée ; plusieurs papillons à Versailles pendant la Régence « où l'on fit tout excepté pénitence ».
Et partout, m'évanouir. Toujours mieux, toujours plus. Davantage en aventures, j'aurais transmis mon savoir et exercé mon pouvoir. L'évanouissement serait aujourd'hui un art, raffiné et délicat, enseigné dans des écoles de poudre et de taffetas.
Tant pis.
Au diable les bonnes manières. Je m'insurge et, dès demain, je délaisse les insultes et les doigts d'honneur, pour enfin me consacrer à la douce chute de mes illusions dans vos caniveaux.
Voudriez-vous bien jouer le jeu s'il vous plaît ?
Et s'il ne vous plaît pas, je tombe quand même à vos genoux. Regardez, je râle et gémis. Mon jean crisse et freine toute circulation. Je porte une main manucurée à mon front, et espiègle, vous tire le clin d'oeil avant l'impact de mon crâne sur le bitume. Je vous maudis d'avoir bafoué l'honneur d'une femme, d'une mère, d'une pute, de Marilyn Monroe. Et si l'ammoniaque se fait rare, un peu d'eau écarlate fera l'affaire.

jeudi 29 mars 2012

Sans laisser d'adresse. (Nouvelle parue dans VDA)




























Ce matin encore, je me suis levé à l’aube. Mes yeux n’en voulaient pas, mais mon corps a forcé la main, et dans la salle de bain, je me suis rappelé que j’étais matinal pour une bonne raison. La 
meilleure qui existe. La seule, peut-être. Dans le rétroviseur, le chauffeur de taxi surveillait mon 
sourire d’un air suspect; c’est à dire qu’on est plus vraiment habitués aux gens heureux. Une fois 
arrivé, j’ai compté avec satisfaction les minutes d’avance que j’avais devant moi, je me suis installé 
et j’ai attendu. 
   
        Ca y est, voilà, je ne ressens plus aucune fatigue. Au lieu de ça, une excitation gamine 
circule un peu partout dans un corps que j’estime à chaque fois trop vieux pour s’emballer à ce 
point. Je me sens bien, ici; ça me fait cet effet à tous les coups, j’ai l’impression d’être à ma place 
plus que nulle part ailleurs. Il y a cette possibilité latente de partir n’importe où, il y a des étrangers 
à tous les coins de salles d’attente, et des bagages remplis de souvenirs. Il y a, au delà de tout, 
une conviction qu’on n’appartient jamais à rien ni à personne; conviction qui resplendit mieux que 
jamais, là, dans cet endroit où tout semble pourtant me posséder tellement il me rend vivant. Je 
me sens bien. Je les regarde.  
Je pourrais être cet homme, à ma droite, qui  -si l’on en croit l’empressement qu’il met à se 
recoiffer chaque minute- doit certainement retrouver une femme qui lui procure aussi pas mal de 
sensations. Je pourrais être cet enfant, qui voyage seul, mais semble accompagné, pourtant, de 
toutes ses frasques estivales, comme si elles le protégeaient d’une aura ensoleillée. Je pourrais 
être cette femme, cernée par un chagrin que le lieu public et la proximité avec des étrangers 
n’arrivent pas à contenir, et qui pleure parce que... elle a du perdre quelqu’un. J’imagine. Peut-être 
se rend-elle à un enterrement. Je pourrais être cette femme, mais je ne préfère pas. 
Il se trouve que je suis un homme qui aime les aéroports comme certains enfants raffolent des 
confiseries: sans retenue, absolument, quitte à s’y casser les dents. 
J’ai la chance de les fréquenter 2 à 3 fois par mois. Je me rends bien compte que c’est un luxe. 
J’ai lu un truc, un article assez sérieux, qui expliquait que beaucoup de gens n’avaient jamais pris 
l’avion. C’est à dire: jamais de leur vie. Des gens que j’ai peut-être croisés dans le métro, et tout. 
L'intérêt de l’article consistait à s'intéresser à des témoins qui étaient déjà vieux. Parce que, moi 
non plus, à 25 ans, je n’avais jamais pris l’avion. Or, ces gens, dans l’article respectable, là, ils 
avaient un âge tout à fait idéal pour attraper le lecteur, faire en sorte qu’il se sente sinon concerné, 
au moins compatissant. J’avais compati à fond les ballons. Je me souviens «Paul a vécu 67 ans 
dans le Larzac et ne l’a jamais quitté». 67 ans quand même, c’est pas rien, je me dis. 
Je me demande s’il y a un Paul, près de moi, qui part pour la première fois. 

Les passagers à destination de leur destin sont priés de se présenter porte 5, merci. 

L’appel de mon vol interrompt le cours de mes pensées, c’est aussi ce que j’aime dans les 
aéroports, ça va, ça vient ; je me lève, je n’y pense plus, à Paul, aux autres, aux premières fois. Je 
suis simplement un homme qui aime les aéroports, à chaque fois. Je lance le chariot à bagages, 
en prenant soin d’appuyer mes avants bras sur la résistance, pour que ça ne freine pas. C’était 
pas comme ça, les chariots, y’a encore une dizaine d’années. Je n’ai pas de réels bagages, je ne 
pars que quelques jours, mais je maîtrise comme personne les virages de chariots à Orly. 
L’attente n’est pas trop longue et les hôtesses sont... hospitalières même si leurs jupes sont un 
peu longues à mon goût. J’ai envie de demander les menus mais, par timidité, je préfère attraper 
des journaux que je ne lirai pas, en souriant nonchalamment.  Ca fait plus sérieux, je crois, la 
nonchalance. 
  

-C’est ça, 30% alors? 
-Oui oui, je vous dis, j’ai lu cet article moi aussi. 30% des Français. 
-Mais... 30%... c’est précis... 
-... Vous vous demandez si je bluffe. 
-Non, pas du tout, je... 
-Si, si, je le vois bien. Je comprends d’ailleurs. C’est suspect de tomber sur quelqu’un qui, hop, 
précisément connaît les chiffres d’une enquête dont on lui parle, comme ça, en voisin d’avion. 
-Suspect, je ne sais pas, mais... Bon, 30% quand même, ça me paraît assez énorme. 
-Vous voulez savoir pourquoi je sais ça, et tout le reste de l’enquête d’ailleurs? 
-Je veux tout savoir et ça en particulier. 
-Parce que je n’avais moi-même jamais pris l’avion avant aujourd’hui. 
Mon sang fait mille tours. 
-Jamais, jamais? 
-De toute ma vie. Et avant que vous n’ayez la courtoisie de ne pas me demander mon âge, je vous 
le confie: 39 ans. En 39 ans, j’avais jamais pris l’avion, voilà. 
-... Mais qu’est ce que vous avez fait, alors, pendant tout ce temps? 
-Autant vous dire que l’enquête m’a parlé. J’ai même découpé l’article. Et, pour ne rien vous 
cacher, je l’ai relu hier soir. J’aurais du le prendre, tiens, je vous les aurais montrés les 30%. 
-Et, vous n’étiez jamais allé dans un aéroport? 
-Ah si, si. Je viens souvent chercher maman. Elle me visite pendant les soldes. Elle est très... 
-Intéressée par la mode? 
-Radine. 
L'hôtesse hospitalière nous sert nos plats. Pierre et moi, on échange un peu plus que des idées, il 
me donne son beurre, je lui offre mon dessert, c’est une affaire qui roule. 
-Et (là, je parle la bouche pleine, mais la curiosité me dépasse), ça vous fait quoi, alors, de prendre 
l’avion pour la première fois? 
Il me regarde en mastiquant. Le pain est un chouia caoutchouteux, ça doit être pour ça. 
-Vous êtes bien curieux. Ca vous fascine, mon dépucelage aérien? 
-Je crois que, oui, ça me fascine, oui. Vous savez, moi je suis accro à ça, les avions, les voyages, 
les aéroports et tout, alors... vous êtes une sorte d’ovni pour moi. 
-Ah vous travaillez dans le voyage alors? 
-Non, pas du tout, je travaille dans le textile. J’achète des tissus, pour faire court. Par internet, 
depuis mon bureau, à Paris. Et puis, je pars vérifier le matériel, enfin, vous voyez.  
-Et, ce qui vous fascine, c’est les voyages? 
-Oui. Et les aéroports, les départs, les avions. Tout ça. 
-C’est étonnant de travailler dans un bureau quand on est attiré par l’instant et le mouvement, 
non? 

Nous traversons actuellement une légère zone de turbulences, veillez à ne pas perdre la 
tête, merci. 

Mon sang s’arrête. Il me gifle en freinant. J’ai dans les bras un fourmillement désagréable et 
anesthésiant, au point que j’hésite à sonner l'hôtesse. J’adore sonner l'hôtesse mais j’ai passé 
l’âge, alors, comme un grand, je m’interdis tout le temps de le faire. 
-Vous vous sentez bien? 
En fait, oui, je me sens parfaitement nickel, je crois même que je frôle la béatitude: il aura fallu que 
Pierre, un parfait inconnu, pousse des portes que j’avais déjà entrouvertes, dans ma petite tête, 
pour que l’évidence s’impose d’elle même. Je finis ma mignonnette d’un seul trait. 

             Je ne dors pas, j’attends. J’ai déjà relevé ma tablette, et ma ceinture frétille à l’idée d’être 
raccrochée. L’arrivée pointe son nez, et, avec elle, mon irrévocable départ. Aujourd’hui, j’accorde 
une attention toute particulière à l’annonce du capitaine concernant l’heure, la température et tout 
le toutim. Pour être honnête, j’avais presque oublié ma destination, et je découvre avec joie que la 
météo de juin à Tel-Aviv n’est pas très différente de celle de Paris. Mes 2 costumes feront l’affaire 
le temps que je m'acclimate. J’ouvre ma sacoche dans laquelle je pensais n’avoir pris que 
l’essentiel: les coordonnées du vendeur de soie, mon téléphone, mon ordinateur et mon billet de 
retour. Elles apparaissent alors comme les choses les plus superflues que j’ai été amené à voir de 
toute ma mini vie. Je ne suis pas pressé de sortir, je laisse les impatients se ruer dans les allées 
embouteillées et je me lève après tout le monde. Ca me laisse le loisir d’observer, encore, ces 
gens en transit, remplis d’émotions et d’attentes. C’est la toute première fois que je sors en 
dernier, ça me permet de relever la fatigue sur les sourires des hôtesses; sourires que j'interprète 
néanmoins comme des encouragements. 
-Nous espérons que vous avez fait un bon voyage en notre compagnie. 
-«Le meilleur» me dis-je, en serrant fort contre moi la sacoche qui contient tout ce dont je veux 
maintenant me séparer. 
Le hall fourmille. Je jette un dernier regard à mon ordinateur, à mon téléphone et: poubelle. Je 
déchire le billet de retour en plein de tous petits morceaux. Paris s’effrite. Je n’ai pas la moindre 
idée de l’endroit où je vais aller; et je sais que Louise serait dubitative quant à la manière dont je 
décide tout à coup de recommencer ma vie. Mais, après tout, qu’est ce que ça peut me faire? Je 
n’ai plus de femme, je n’ai plus rien, je suis comme neuf avec 2 costumes et 2 jours pour 
construire une existence qui m’attend depuis mon premier hall d’aéroport. J’espère que quelqu’un 
pensera à arroser le ficus du bureau.

Portrait SOKO L'INTRATERRESTRE (Le BonBon Nuit n°19)


Dans les locaux de sa maison de disque, SoKo, 26 ans, tignasse noir corbeau jusqu’aux hanches, embrasse chaleureusement tout le monde. Quand elle me claque la bise, elle me glisse qu’elle me trouve très belle. On a connu pire comme entrée en matière... 

Pourtant, la promo, c’est loin d’être son dada, et même si elle doit jouer le jeu pour la sortie de son album I thought I was an alien, elle souffre. « Déjà, je suis anxieuse au dernier degré pour l’album, je mange plus, je dors plus... Alors, la promo en plus... C’est le concept qui m’angoisse, j’aime les rapports francs; me confier, ok, mais j’aimerais en apprendre aussi sur l’autre. En itw, je suis enregistrée, regardée, et finalement, je raconte ma vie à quelqu’un dont je ne saurai rien à l’issue de la rencontre. C’est un rapport faussé. Cette sensation d’être chez le psy me met très mal à l’aise
Il semblerait, en effet, qu’elle n’ait besoin de personne pour faire sa propre analyse. Son album est truffé de confessions, de souvenirs, de bouts de vie, d’avis sur le monde et l’amour, toujours teintés d’une grande honnêteté. Des lettres à ceux qu’elle aime et ceux qu’elle a aimés. Mais pas seulement, et elle tient à le dire. 
«Je ne raconte pas que des peines de coeur ou des problèmes. Le premier morceau, par exemple, I Just Want To Make It New With You, parle des cycles de vie et des schémas dans lesquels on retombe tous, sans tirer de leçons du passé, alors que j’aimerais que tout soit nouveau et différent à chaque fois. Après, oui, je parle aussi de l’amour et ça peut paraître triste. Mais First Love Never Dies, je l’ai écrite il y a 5 ans. Mon album, c’est ça, un mélange de tout ce que j’ai été, vécu, pensé, il y a 5 ans comme il y a 6 mois.» 
D’aucuns trouveraient que 5 ans pour écrire un album, c’est un peu longuet. Mais quand on veut le faire vraiment correctement, ça semble être le minimum pour SoKo. «J’ai pris du temps pour le faire parce que je suis perfectionniste. Mais j’aime pas le mot «parfait», j’aime les choses imparfaites, j’aime ce qui est brut avec des petits défauts, c’est ça la perfection pour moi. Je trouve les gens aux dents tordues beaucoup plus beaux que ceux aux dents alignées. Voilà, je voulais faire un album aux dents tordues.» 
Sans compter que, en plus de l’album, la chanteuse s’occupe aussi de ses clips, qu’elle réalise, et qui participent de cet univers qui lui est propre. 
«En fait, je filme tout le temps, des poignées de porte, des moulures, du gazon...Et j’aime bien raconter une histoire avec des images qui n’avaient pas forcément été filmées pour. Tout regrouper et créer une ambiance. Mais pour First Love Never Dies, je savais exactement ce que je voulais. Une histoire d’amour entre deux enfants. Et je savais précisément quel genre de p’tit mec il me fallait: un native américain aux cheveux longs. Un jour, je vais au Farmers Market de L.A. et il est là, je vais le voir direct et lui demande comment il s’appelle; «My name is Trip Moon Star». Ok! C’était lui. Ensuite, j’ai demandé à Matthew (Gray Gubler) si on pouvait aller filmer dans le ranch de sa mère, au Nevada, et voilà. J’ai adoré les diriger.» 
Oui, parce que SoKo filme avec Matthew Gray Gubler. Ou se fait filmer par lui. Dure, la vie... «Matthew m’a dit que mon album était son album préféré depuis In Utero et Ok Computer, donc, c’est mon plus grand cheerleader! Et puis, avec lui, ça fuse et surtout: il fait les choses. Quand je lui ai proposé de réaliser le clip, il a été tout de suite réactif, on s’envoyait tout le temps plein de mails, et une semaine après, on le faisait. J’aime les gens qui parlent pas pour rien dire et qui créent. Après, que ce soit Matthew Gray Gubler, ça, je m’en fiche, c’est mon pote, rien à voir avec sa célébrité
Ca, c’est sur, le star system, c’est pas le moteur de la jeune fille. Pourtant, elle est auteur-compositeur-interprète, réalise ses clips, et, comme si ça ne suffisait pas, elle est comédienne et sort à peine du tournage du film Augustine, avec Vincent Lindon. D’où les rajouts de cheveux. Remarquée dans A l’origine, de Xavier Giannoli, son interprétation avait été suivie en 2010 d’une nomination au César du meilleur espoir féminin. Mais ça non plus, ça ne compte pas vraiment. Elle admet que «c’est gentil et flatteur mais c’est comme si ça arrivait à ma meilleure amie»; ce qui lui plaît, c’est de jouer, et elle en parle avec passion. 
«J’ai passé 2 mois de dingue. C’est l’histoire d’une jeune fille malade qui va être diagnostiquée «hystérique» fin 1800. Chaque scène était plus dure que la précédente, j’ai l’oeil collé pendant la moitié du film, le bras paralysé, je me vautre dans les ronces, je coupe le cou d’une poule, je me fais violer par un amant imaginaire... Et pourtant, c’était complètement génial et je me dis que c’est le film de ma vie, le rôle de ma vie, la chose la plus incroyable que j’ai jamais faite.»
Nous, on se demande où elle trouve le temps de faire toutes ces choses et d’avoir une vie sociale normale. Le secret, c’est que SoKo n’a justement pas une vie sociale «normale», elle aime rester chez elle, écrire, lire et «bouder dans son coin», mais la fête, les sorties et la nuit, très peu pour elle.  Elle avoue elle même se sentir octogénaire. «Ce soir, par exemple, il y a le pot de fin de tournage. Il n’y aura que des gens que j’aime, pourtant je sais qu’à 11h, je serai au lit. Je sors jamais, je suis hyper asociale, les gens m'angoissent, je peux pas parler à plus de 2 personnes en même temps. Et puis, j’ai vécu seule de 16 à 20 ans, et la fête, j’ai donné à cette époque là, après je devais passer à autre chose
Il faut savoir que son hygiène de vie ne s’accorde pas facilement avec la nuit et ses excès. En plus d’être végétalienne, SoKo ne fume pas, ne boit pas et ne se drogue pas. Convaincue qu’elle a en elle ce qu’il lui faut si elle veut être en transe ou se sentir extrêmement libre, elle trouverait absurde d’avoir recours à quoique ce soit. Elle aime écouter son corps, dormir quand elle est fatiguée, manger -ce qui n’est pas mort- quand elle a faim et ne pas tricher avec son métabolisme. «Même le café, j’en bois pas, parce que ça ment à ton corps». Normal, donc, de s’interroger sur l’attrait que peut avoir Paris la nuit pour une casanière pareille. «Ah mais moi, Paris, je m’en fiche. J’en suis partie il y a longtemps, j’ai habité à Los Angeles, je vais à Londres voir mon amoureux dès que je peux, donc Paris, j’y suis pas attachée. C’est pas parce que je suis née en France que je dois chanter la Marseillaise toute ma vie; je me sens aussi bien Française qu’Américaine ou Japonaise, je me sens de partout et de nulle part. Il y a trop d’endroits à découvrir pour rester attachée à une seule ville toute sa vie. Et avec ma musique, j’ai la chance de voyager, donc j’en profite. Quand je reviens à Paris, j’y suis bien puisque je suis bien partout, mais la ville en elle même... c’est les potes que je suis contente de retrouver, c’est tout. Le soir, je préfère être sur Skype avec mon mec qui me lit des poèmes de Byron plutôt que d’être dans des bars à parler de rien avec des inconnus pour socialiser.»
D’ailleurs, il n’y a pas que la foule ou les relations publiques que SoKo fuit comme la peste, elle se tient à l’écart de tout ce qui touche de près ou de loin à l’actualité. Sa nature anxieuse n’en supporte pas la violence et, pour se protéger de crises d’angoisse et de cauchemars obsédants, elle évite les informations. 
«J'ai arrêté de regarder les news à partir du 11/09, j'étais traumatisée, je dormais plus, à chaque bruit d'avion, je pensais que c’était la fin du monde. Comme je suis hyper parano et complètement obsédée, même pétrifiée par la mort, je me protège
Ca n’empêche qu’elle est concernée par son environnement et qu’elle trouve évident de faire attention à ce et ceux qui l’entoure: elle ne cache pas sa fibre écolo. «J'ai jamais voté de ma vie et je suis trop apolitique pour me prononcer mais, de mon côté, je recycle, je m’habille dans des friperies, j’achète des ampoule basse consommation, c’est bien le minimum ! Je comprends que certains s’en fichent, on est tous différents, et mille fois tant mieux, mais personnellement je trouve important de faire des petits gestes pour prendre soin de l’endroit où on existe.»
En cernant un peu mieux sa façon de vivre, loin des gens, mais près de la vie, je ne peux m’empêcher de me demander à quoi elle carbure et quelle est sa came. Tout le monde a un péché mignon. «La musique, la vie. Je sais ça fait bateau, mais c’est vrai.»