dimanche 1 avril 2012

Gardiens d'immeuble, un métier à réinventer. (Dossier paru sur le site HabitatFuturAct)


«Concierge» du latin « convervius » signifiant « avec service »

Balzac les avait baptisés «les pipelettes», Céline disait des villes et des immeubles qui en étaient dépourvus que «ça n’a pas d’histoire, pas de goût, c’est insipide telle une soupe sans poivre ni sel, une ratatouille informe». Les concierges font partie du paysage urbain depuis longtemps: ceux qui gardaient d’abord les palais, puis les châteaux, les hôtels particuliers, et enfin, les immeubles d’aujourd’hui existent depuis le 12° siècle. Ils font partie du quotidien et sont, par essence, polyvalents; en apportant le courrier, en s’assurant de la propreté des lieux communs de l’immeuble, en veillant à la tranquillité et la sécurité de l’endroit, en s’appliquant à réparer les menues dégradations... Mais également en assurant un lien entre les habitants d’un même immeuble. En dehors de leur strict contrat de travail, il n’est pas rare qu’ils s'attellent à des tâches plus humaines et qu’ils soient sollicités pour des petits services: recevoir un colis à la place d’un habitant, lui permettant ainsi de ne pas bloquer une matinée entière; accueillir un enfant qui rentre plus tôt que prévu de l’école alors que les parents ne sont pas encore disponibles; fixer une étagère, faire un peu de repassage, aider à monter les courses ou, tout simplement, faire causette sur le palier avec ceux qui n’ont plus beaucoup d’interlocuteurs. Il offre une contribution capitale au «vivre ensemble» au sein de l’immeuble, mais aussi d’un quartier, participant ainsi à l'énergie de toute une ville. 


Pourtant la profession décline et pourrait même disparaître.
A Paris, avant la seconde guerre mondiale, leur nombre était estimé à 85000; en 1960 à environ 60000 et en 1990, à un peu + de 24000. (Loges, concierges & gardiens: enquêtes en Europe, de Roselyne de Villanova,Philippe Bonnin, 2006)
D’après l’association syndicale des EFU d’Espagne, Barcelone comptait 9000 concierges dans les années 70 et il n’y en avait plus que 2900 en 2005. 
En 2008, il ne restait plus que 120000 concierges en France, en 2009: 50000, et les suppressions de loges ont entraîné une perte de 100000 emplois en France et 10000 à Paris. 
 («ligne directe» Fr 3, Janvier 2008)
Les ménages modestes, qui bénéficient de salaires moyens et deviennent propriétaires en empruntant, cherchent à faire des économies, et c’est régulièrement le poste du concierge dont ils décident de se passer en premier. 
Le concierge est en effet un salarié payé par le syndicat des copropriétaires, et par les charges des locataires; L’Unarc (association des Responsables de Copropriété) estime le coût annuel d’un gardien à 1105 € par an et par logement dans le cas d’une copropriété de 30 lots, et 1660 € si la copropriété a 20 lots. Se passer du concierge devient donc une économie non négligeable. D’autant que si la loge est transformée en appartement louable, il se transforme en source de revenus. 
A cela vient s’ajouter le fait que de plus en plus de logements neufs n’incluent pas de loges de fonction dans leur construction, les promoteurs souhaitant faire des économies, eux aussi. Et, parallèlement, l’astreinte de nuit comme la permanence des week end sont en train de disparaître. 
Par ailleurs, les équipements comme les ascenseurs ou le chauffage sont désormais pour la plupart munis de surveillances et d’alarmes automatiques: en cas de problèmes, plus besoin du concierge, ceux ci étant traités directement par l’exploitant.
Pour toutes ces causes, le poste de concierge logé sur place perd de sa raison d’être aux yeux des habitants et quand il prend sa retraite, on préfère louer son appartement et sous-traiter avec des sociétés extérieures de gardiennage. 
Résultat: l’humain disparaît et il n’y a plus personne pour s’occuper de relier les habitants entre eux, plus personne non plus pour s’occuper des petites tâches qui ne sont pas inclues dans les contrats. Et la qualité de vie s’en ressent. Disparues l’entraide, la connivence, la communication enfin, au sein d’un immeuble, d’un quartier et de la ville en elle-même. 

C’est sûrement la raison pour laquelle la mode revient au rapprochement entre voisins, copropriétaires et habitants d’un même quartier...
Au-delà du fait que des députés réfléchissent à des solutions législatives pour aider à maintenir les postes de concierges (comme faciliter le paiement grâce aux chèques emplois services; permettre aux petites copropriétés de s’unir pour avoir au moins un concierge pour 3 ou 4 immeubles; rendre possible la déduction des charges des impôts des copropriétaires...), les individus eux-mêmes se mobilisent. 
Pour renouer le contact, par exemple, la fête des voisins a été crée il y a 10 ans, précisément quand le nombre de concierges était au plus bas. Elle a été relayée en 2009 par 670 mairies françaises et quelques 6 millions de personnes y ont participé. Un succès retentissant au point que l’événement a lancé la création de «la journée européenne des voisins». Dans 800 villes d’Europe, les préoccupations sont les mêmes: rompre l’anonymat, se rendre des petits services et mieux vivre ensemble. 

Autre illustration du besoin d’un retour au lien social véhiculé par une personne dévouée: André Meyer, un retraité de Bordeaux, qui s’est consacré au quotidien des habitants en endossant le rôle de concierge sans qu’on le lui demande et sans être rémunéré. A force d’arpenter toutes les rues, de rendre divers services et de parler avec tout le monde, il est devenu la coqueluche de la ville. 
Frappée par l’enthousiasme que cette initiative a suscité, la ville s’est penchée sur la question et a finalement embauché André Meyer. «Dédé», est passé du statut officieux d’homme à tout faire à celui, officiel, de premier «concierge de rue». Le Gardien de quartier de Bordeaux est maintenant salarié par l’association bordelaise InCIté, une société en charge du logement social. Marie Dubois, responsable de la communication d’Incité, nous explique qu’au sein d’un programme de réhabilitation, l’association avait voulu accompagner les ménages pendant la durée des travaux et les aider à se reloger.  «Nous avions ressenti le besoin d’un accompagnement de proximité, pour une aide au quotidien, sur des petits points matériels, qui peuvent être très lourds à porter pour des personnes seules ou des personnes âgées. André Meyer connaissait tout le monde et était déjà impliqué bénévolement; il nous a semblé logique de l’embaucher. Depuis 2006, les Bordelais et nous-même sommes pleinement satisfaits de la création de ce poste et des compétences de M. Meyer. Nous attendons d’avoir un peu de recul pour éventuellement créer d’autres postes similaires»  Incité, qui a compté sur un homme pour favoriser le lien social, faire la liaison entre les habitants et la commune, effectuer le petit entretien des immeubles, et signaler le moindre dysfonctionnement sur la voie publique, à visé juste.  Le concierge de rue, à l’image des «sereno» d’Espagne est un concept qui pourrait être adopté par d’autres mairies qui paraissent s'intéresser de près à l’expérience. 

Dans le même ordre d’idée, la conciergerie virtuelle s'apparente à la conciergerie de quartier, mais bénéficie d’internet, comme l’indique son intitulé. Contrairement aux conciergeries de luxe, qui existent depuis longtemps, elles sont un condensé de concierges de rue, accessibles grâce à un mail ou un coup de téléphone. 

Les Jules, entreprise crée en Novembre 2009, propose des services à la personne dignes du concierge le plus empressé. Que ce soit pour poser une étagère, faire des cartons de déménagements, apporter votre voiture au garage pour une révision ou aller chercher des colis à la Poste, Les Jules décuplent les possibilités de coups de pouce au quotidien rendant presque obsolète le concierge «à l’ancienne» en créant une conciergerie «de réseaux». 

Guillaume Debuiselle, co-directeur de «Les Jules» nous raconte que leur concept est né le jour où, lui et son associé, Yannick, se sont demandés à quoi servait un homme dans une maison et ont constaté que c’était précisément ce qui manquait aux femmes. Leur clientèle est donc majoritairement constituée de femmes seules ou avec enfants qui exercent des professions libérales; elles n’ont pas le temps de monter l’armoire qu’elles viennent d’acheter, ne peuvent pas se permettre de prendre un congé pour aller réceptionner un colis ou, tout simplement, ne se sont jamais servi d’une perçeuse et ne savent pas comment poser une étagère. Celles qui sont en couple subissent parfois le même sort, les compagnons n’ayant pas toujours l’envie, le temps ou le savoir faire. Ainsi, le concept des Jules naissait: intervenir rapidement et dans la bonne humeur, pour toutes les petits tâches ingrates du quotidien. 
Guillaume Debuiselle partage l’idée selon laquelle avec la disparition des concierges meurt aussi la cohésion sociale et qu’un retour à l’humain serait bénéfique à la vie urbaine. Mais il nuance ces propos: « Le concept du "retour à l'humain" ne me parait pas adapté à nos servicesL'humain est, et à toujours été, présent. Sauf que maintenant, il faut le payer. Il y a 50 ans, c'était les voisins ou la famille qui donnaient un coup de pouce pour débarrasser une cave, ou venir nous chercher à l’aéroport; aujourd’hui, on fait appel à des sociétés de services. D'autant plus sur Paris pour des raisons évidentes : il y beaucoup de provinciaux qui y habitent et sont donc éloignés de leur famille et il y a beaucoup de célibataires également. C'est un retour au "coup de main" qui est indispensable.» 
L’entreprise est certainement encore trop récente pour noter les effets bénéfiques de ses interventions, et les Jules sont sûrement trop modestes aussi, pour réaliser que, qu’ils le veuillent ou non, ils représentent bel et bien une forme de lien social.
«Nous avons la chance d'avoir des relations privilégiées et confidentielles avec nos clients.  Nous sommes heureux d'avoir fait ce métier pour rencontrer énormément de personnes différentes qui ont des problèmes variés. Nous avons un profil un peu "différent" de l'idée qu'on peut se faire du "manuel". Je suis aussi scénariste et réalisateur, passionné par la philosophie; mon associé, lui, est fou de design et surtout de musique au sens très large du terme... Il nous arrive donc régulièrement d’avoir des conversations très passionnantes et complètement décalées avec nos clients tout en réparant une chasse d'eau de WC par exemple
... Le fameux lien social !
Enfin, s’il admet que le concierge traditionnel est en voie de disparition, il ne pense pas pour autant que la conciergerie, de manière générale, le soit. Bien au contraire. 
«Je ne pense pas que Rénée, la concierge du roman " L’élégance du hérisson" de Muriel Barbery ait de l'avenir... Est-ce un mal ? Est-ce un bien ? Je ne sais pas, mais il est certain que l'avenir est à des conciergeries complètement différentes. Je n'aime pas le mot "moderne" s’il signifie que c'est mieux.  Je m'explique : les gens ne se regroupent plus parce qu'ils habitent un lieu identique mais en fonction d'affinités, de passions communes, de sorties, de boulot... On peut ainsi traverser Paris pour boire un verre avec un collègue de bureau devenu "ami" sans pour autant connaître notre voisin de palier (et sans vouloir le connaître). On ne fréquente pas nécessairement le bar juste en bas de chez nous (horreur, on pourrait croiser des voisins). Ces gens créent des réseaux de tempéraments davantage que de localisation, ou de domiciliation. Or ces réseaux d’aujourd’hui ont les besoins similaires à ceux qui habitaient dans un même quartier: besoin d'un bon bricoleur, d'un bon coiffeur, d'une bonne manucure, d'un bon cuisinier . L’'intérêt qu'il soit juste à coté de chez nous ou qu’il habite dans la loge au rez-de-chaussée est tout relatif. L’essentiel est qu’il puisse nous aider, tout simplement. Je crois donc plus au conciergerie par réseaux. Nous sommes une entreprise toute nouvelle, mon avis changera peut-être avec un peu plus de recul...on en reparle dans 10 ans.»

Si cette entreprise est en effet récente, sa grande soeur, la conciergerie d’entreprise, existe depuis déjà 20 ans en France. Elle répond aux mêmes genres d’attentes, à l’exception qu’elle sont mises à la disposition d’employés par l’intermédiaire de l’employeur. Aux Etats Unis, 1 entreprise sur 3 possède sa conciergerie, chargée de soulager le quotidien des salariés. En France, le mouvement prend de l’ampleur: en 2008, seulement 1% des salariés avaient accès à ce privilège; en 2010, ils sont déjà 9% à  profiter de toutes sortes de services: pressing, livraisons de colis, vente de de titres de transport, de timbres, de journaux... (le Jeudi de l’éco, Fr.3 Ile de France) Certaines entreprises proposent même des salons de coiffure et de relaxation accessibles à n’importe quelle heure de la journée. 
En Europe, 20 à 30 % du temps de bureau est consacré à des tâches personnelles,(fédération des services à la personne), offrir une assistance permet de faire gagner du temps à l’entreprise mais surtout de soulager les employés, d’optimiser les journées de travail et d’alléger les week end qui, trop chargés, influent négativement sur la motivation professionnelle et le stress. 
Ainsi, les conciergeries virtuelles et les conciergeries de quartier, se relayant, permettent de retrouver du temps pour soi, de se débarrasser des tâches ingrates, et de se concentrer sur sa vie professionnelle et privée. 

Si le métier de concierge, logé sur place, a peu à peu disparu de la ville, son rôle n’est pas pour autant enterré, et il reste indispensable à une cohérence dans un immeuble ou une entreprise. Au delà des services pratiques et pragmatiques que de nouvelles entreprises offrent, les conciergeries de rue et de quartier sont celles qui apparaissent comme les plus humaines et se rapprochent des services à la personne. Les citoyens ont un véritable appétit pour ces prestations, et ce pour des raisons simples, liées à l’évolution de notre société: les femmes travaillent, la population vieillit, et, dans les grosses agglomérations, le chômage sévit autant que le célibat (à Caen et à Toulouse, par exemple, une personne sur 2 est célibataire) (étude/recensement Insee 2009). 
En 2005, déjà, dans son rapport de la Commission Familles, vulnérabilité, pauvreté, Martin Hirsch soutenait les services de proximité tels que le poste de concierge. Pour Garder un contact humain permettant de ne pas se marginaliser et de rester connecté avec le monde qui nous entoure, le concierge est une aide concrète. Qu’il soit virtuel, de quartier, ou dans l’immeuble, c’est le symbole d’une écoute, de services et d’une sorte de prévention à l’exclusion sociale précieuses.