Dans les locaux de sa maison de disque, SoKo, 26 ans, tignasse noir corbeau jusqu’aux hanches, embrasse chaleureusement tout le monde. Quand elle me claque la bise, elle me glisse qu’elle me trouve très belle. On a connu pire comme entrée en matière...
Pourtant, la promo, c’est loin d’être son dada, et même si elle doit jouer le jeu pour la sortie de son album I thought I was an alien, elle souffre. « Déjà, je suis anxieuse au dernier degré pour l’album, je mange plus, je dors plus... Alors, la promo en plus... C’est le concept qui m’angoisse, j’aime les rapports francs; me confier, ok, mais j’aimerais en apprendre aussi sur l’autre. En itw, je suis enregistrée, regardée, et finalement, je raconte ma vie à quelqu’un dont je ne saurai rien à l’issue de la rencontre. C’est un rapport faussé. Cette sensation d’être chez le psy me met très mal à l’aise.»
Il semblerait, en effet, qu’elle n’ait besoin de personne pour faire sa propre analyse. Son album est truffé de confessions, de souvenirs, de bouts de vie, d’avis sur le monde et l’amour, toujours teintés d’une grande honnêteté. Des lettres à ceux qu’elle aime et ceux qu’elle a aimés. Mais pas seulement, et elle tient à le dire.
«Je ne raconte pas que des peines de coeur ou des problèmes. Le premier morceau, par exemple, I Just Want To Make It New With You, parle des cycles de vie et des schémas dans lesquels on retombe tous, sans tirer de leçons du passé, alors que j’aimerais que tout soit nouveau et différent à chaque fois. Après, oui, je parle aussi de l’amour et ça peut paraître triste. Mais First Love Never Dies, je l’ai écrite il y a 5 ans. Mon album, c’est ça, un mélange de tout ce que j’ai été, vécu, pensé, il y a 5 ans comme il y a 6 mois.»
D’aucuns trouveraient que 5 ans pour écrire un album, c’est un peu longuet. Mais quand on veut le faire vraiment correctement, ça semble être le minimum pour SoKo. «J’ai pris du temps pour le faire parce que je suis perfectionniste. Mais j’aime pas le mot «parfait», j’aime les choses imparfaites, j’aime ce qui est brut avec des petits défauts, c’est ça la perfection pour moi. Je trouve les gens aux dents tordues beaucoup plus beaux que ceux aux dents alignées. Voilà, je voulais faire un album aux dents tordues.»
Sans compter que, en plus de l’album, la chanteuse s’occupe aussi de ses clips, qu’elle réalise, et qui participent de cet univers qui lui est propre.
«En fait, je filme tout le temps, des poignées de porte, des moulures, du gazon...Et j’aime bien raconter une histoire avec des images qui n’avaient pas forcément été filmées pour. Tout regrouper et créer une ambiance. Mais pour First Love Never Dies, je savais exactement ce que je voulais. Une histoire d’amour entre deux enfants. Et je savais précisément quel genre de p’tit mec il me fallait: un native américain aux cheveux longs. Un jour, je vais au Farmers Market de L.A. et il est là, je vais le voir direct et lui demande comment il s’appelle; «My name is Trip Moon Star». Ok! C’était lui. Ensuite, j’ai demandé à Matthew (Gray Gubler) si on pouvait aller filmer dans le ranch de sa mère, au Nevada, et voilà. J’ai adoré les diriger.»
Oui, parce que SoKo filme avec Matthew Gray Gubler. Ou se fait filmer par lui. Dure, la vie... «Matthew m’a dit que mon album était son album préféré depuis In Utero et Ok Computer, donc, c’est mon plus grand cheerleader! Et puis, avec lui, ça fuse et surtout: il fait les choses. Quand je lui ai proposé de réaliser le clip, il a été tout de suite réactif, on s’envoyait tout le temps plein de mails, et une semaine après, on le faisait. J’aime les gens qui parlent pas pour rien dire et qui créent. Après, que ce soit Matthew Gray Gubler, ça, je m’en fiche, c’est mon pote, rien à voir avec sa célébrité.»
Ca, c’est sur, le star system, c’est pas le moteur de la jeune fille. Pourtant, elle est auteur-compositeur-interprète, réalise ses clips, et, comme si ça ne suffisait pas, elle est comédienne et sort à peine du tournage du film Augustine, avec Vincent Lindon. D’où les rajouts de cheveux. Remarquée dans A l’origine, de Xavier Giannoli, son interprétation avait été suivie en 2010 d’une nomination au César du meilleur espoir féminin. Mais ça non plus, ça ne compte pas vraiment. Elle admet que «c’est gentil et flatteur mais c’est comme si ça arrivait à ma meilleure amie»; ce qui lui plaît, c’est de jouer, et elle en parle avec passion.
«J’ai passé 2 mois de dingue. C’est l’histoire d’une jeune fille malade qui va être diagnostiquée «hystérique» fin 1800. Chaque scène était plus dure que la précédente, j’ai l’oeil collé pendant la moitié du film, le bras paralysé, je me vautre dans les ronces, je coupe le cou d’une poule, je me fais violer par un amant imaginaire... Et pourtant, c’était complètement génial et je me dis que c’est le film de ma vie, le rôle de ma vie, la chose la plus incroyable que j’ai jamais faite.»
Nous, on se demande où elle trouve le temps de faire toutes ces choses et d’avoir une vie sociale normale. Le secret, c’est que SoKo n’a justement pas une vie sociale «normale», elle aime rester chez elle, écrire, lire et «bouder dans son coin», mais la fête, les sorties et la nuit, très peu pour elle. Elle avoue elle même se sentir octogénaire. «Ce soir, par exemple, il y a le pot de fin de tournage. Il n’y aura que des gens que j’aime, pourtant je sais qu’à 11h, je serai au lit. Je sors jamais, je suis hyper asociale, les gens m'angoissent, je peux pas parler à plus de 2 personnes en même temps. Et puis, j’ai vécu seule de 16 à 20 ans, et la fête, j’ai donné à cette époque là, après je devais passer à autre chose.»
Il faut savoir que son hygiène de vie ne s’accorde pas facilement avec la nuit et ses excès. En plus d’être végétalienne, SoKo ne fume pas, ne boit pas et ne se drogue pas. Convaincue qu’elle a en elle ce qu’il lui faut si elle veut être en transe ou se sentir extrêmement libre, elle trouverait absurde d’avoir recours à quoique ce soit. Elle aime écouter son corps, dormir quand elle est fatiguée, manger -ce qui n’est pas mort- quand elle a faim et ne pas tricher avec son métabolisme. «Même le café, j’en bois pas, parce que ça ment à ton corps». Normal, donc, de s’interroger sur l’attrait que peut avoir Paris la nuit pour une casanière pareille. «Ah mais moi, Paris, je m’en fiche. J’en suis partie il y a longtemps, j’ai habité à Los Angeles, je vais à Londres voir mon amoureux dès que je peux, donc Paris, j’y suis pas attachée. C’est pas parce que je suis née en France que je dois chanter la Marseillaise toute ma vie; je me sens aussi bien Française qu’Américaine ou Japonaise, je me sens de partout et de nulle part. Il y a trop d’endroits à découvrir pour rester attachée à une seule ville toute sa vie. Et avec ma musique, j’ai la chance de voyager, donc j’en profite. Quand je reviens à Paris, j’y suis bien puisque je suis bien partout, mais la ville en elle même... c’est les potes que je suis contente de retrouver, c’est tout. Le soir, je préfère être sur Skype avec mon mec qui me lit des poèmes de Byron plutôt que d’être dans des bars à parler de rien avec des inconnus pour socialiser.»
D’ailleurs, il n’y a pas que la foule ou les relations publiques que SoKo fuit comme la peste, elle se tient à l’écart de tout ce qui touche de près ou de loin à l’actualité. Sa nature anxieuse n’en supporte pas la violence et, pour se protéger de crises d’angoisse et de cauchemars obsédants, elle évite les informations.
«J'ai arrêté de regarder les news à partir du 11/09, j'étais traumatisée, je dormais plus, à chaque bruit d'avion, je pensais que c’était la fin du monde. Comme je suis hyper parano et complètement obsédée, même pétrifiée par la mort, je me protège.»
Ca n’empêche qu’elle est concernée par son environnement et qu’elle trouve évident de faire attention à ce et ceux qui l’entoure: elle ne cache pas sa fibre écolo. «J'ai jamais voté de ma vie et je suis trop apolitique pour me prononcer mais, de mon côté, je recycle, je m’habille dans des friperies, j’achète des ampoule basse consommation, c’est bien le minimum ! Je comprends que certains s’en fichent, on est tous différents, et mille fois tant mieux, mais personnellement je trouve important de faire des petits gestes pour prendre soin de l’endroit où on existe.»
En cernant un peu mieux sa façon de vivre, loin des gens, mais près de la vie, je ne peux m’empêcher de me demander à quoi elle carbure et quelle est sa came. Tout le monde a un péché mignon. «La musique, la vie. Je sais ça fait bateau, mais c’est vrai.»
